Le yoga des origines à aujourd’hui

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Des origines à nos jours en quelques lignes

L’origine du yoga se perd dans la nuit des temps et nous manquons de documents historiques fiables permettant de définir une date claire et précise sur son avènement. Cette discipline étant de plus transmise, hier comme aujourd’hui, oralement la plupart du temps, on comprendra que les textes concernant le yoga sont relativement récents. Relevant d’une expérience directe, le yoga se pratique et ne peut en aucun cas être appris comme on apprendrait une leçon.
S’il est difficile de se prononcer sur les lointaines origines du yoga, quatre périodes importantes peuvent aider à clarifier son évolution au cours du temps. On situe la première entre -3000 et -800 avant J.C. durant ce qu’on appelle communément la haute antiquité. La seconde (période ancienne) commence vers -800 avant notre ère et l’an 200. C’est à cette période que l’on voit fleurir un proto-yoga, la première période étant surtout marquée par un mouvement philosophique. La période classique du Yoga se déroule entre l’an 300 et l’an 900 de l’ère courante. Puis vient la période médiévale du Yoga, entre l’an 900 à l’an 1600.
On peut définir une cinquième période, correspondant à l’arrivée des colonisateurs occidentaux aux Indes qui ont été influencés par le yoga qu’ils ont alors « exportés » en se retirant lors de l’indépendance de l’Inde. Comme c’est toujours le cas lorsque les cultures se mélangent, le yoga s’est transformé en Occident. Il connaît une renaissance en Inde aussi et les divers échanges entre des maîtres traditionnels indiens et des professeurs et pratiquants occidentaux n’ont fait que l’enrichir, le diversifier, faisant d’une discipline réservée à l’origine essentiellement au monde restreint de quelques initiés, une pratique abordable pour tout un chacun.

Au tout début

C’est très probablement dans la civilisation de la vallée de l’Indu (-5000 à – 1900 av. J.C.), concentrée au nord-ouest de l’Inde actuelle et autour du Pakistan que s’enracine le yoga. De nombreux trésors archéologiques appartenant à la civilisation de la vallée de l’Indus ont été exhumés de la cité antique de Mohenjo-daro, Parmi les objets découverts figurent des cachets de stéatite dont l’un représente un homme cornu à trois visages, entouré d’animaux et assis tel un yogi. Plusieurs statues évoquant des postures de yoga proviennent de cette longue période de la haute antiquité.
Les premiers textes de la tradition védique se situent autour de 1500 av. J.C. La langue sanskrite deviendra, au XIéme siècle avant notre ère, celle par laquelle se transmet cette tradition et sur le plan philosophique, le yoga se rattache à ces textes. Il s’agit d’une tradition spirituelle et très ritualisée, pratiquée par des initiés, mais comprenant aussi des rites domestiques. Entre les Xème et VIIe siècle av. J.C. viendront les Brahmanas, autres textes poétiques contenant des commentaires de prose sur les rituels. Puis entre -700 et -400 de notre ère arrivent les Upânishads qui sont des spéculations philosophiques éclairant les textes des anciens Védas. Ce système philosophique est exposé à travers un ouvrage de référence, les Yoga Sūtra, dont la rédaction est attribuée à Patañjali. Le yoga est avant tout une réalisation pratique obtenue par une ascèse engageant toutes les forces du corps et de l’esprit s’appuyant sur la philosophie du Samkhya.
Le Samkhya est, historiquement, la première description connue du modèle complet de l’Univers, à la fois scientifique et transcendant. Selon ce principe, L’univers se compose de deux principes fondamentaux et en opposition ou présentant une dualité : le principe de l’intelligence ou masculin Purusha et celui de la nature ou féminin Prakrti. Cette philosophie ancienne est dite athée puisqu’elle n’évoque aucune volonté créatrice. Il existe cependant à la même époque une autre pensée, s’inspirant aussi du Samkhya, incluant une entité de nature divine appelée Isvara.
La pensée indienne est complexe et nous n’allons pas décrire son évolution dans les détails, cela ne peut se faire en quelques lignes et demanderait de ma part une étude beaucoup plus approfondie. Le but de ce premier article est de donner quelques explications basiques sur les origines du yoga à ceux que cela intéresse. J’essaie d’être clair et concis, ce qui n’est pas simple avec la pensée indienne. En effet, celle-ci fonctionne un peu comme une spirale, partant d’un point précis, se développant en cercles grandissants et se nourrissant au passage de nouveaux apports, pour revenir chercher des éléments au centre et les développer à nouveau en périphérie.
Je ne sais si cette image est claire, mais cette façon d’aborder les choses ne manque pas d’intérêt, car la pensée indienne se remet ainsi sans cesse en question, évoluant au fil du temps en élaborant des concepts toujours plus complexes. Ainsi, le principe de dualité deviendra, dans la Baghavad gîta et dans le shivaïsme du cachemire par exemple un principe de non-dualité, le féminin et le masculin ne s’opposant plus mais devenant complémentaires. On spécule beaucoup sur la souffrance et ses origines et le but de l’enseignement du yoga est d’obtenir la libération des conditionnements internes engendrant la souffrance. L’adepte du yoga est appelé yogi.
Vers 500 avant J.C Siddhartha Gautama suit les enseignements de nombreux ascètes, expérimentant des pratiques extrêmes avant d’opter pour la modération : la voie du milieu. Naît ainsi le bouddhisme theravada dit du petit véhicule, le bouddhisme des origines ayant pour unique but la libération de la souffrance. En opposition à la tradition védique et ses nombreux rituels, la doctrine du bouddha est simple : cessez de chercher au-dehors ce qui se trouve en soi.
Travailler sur soi et pour sa propre libération.
Avec ses quatre nobles vérités, Siddhartha Gautama, nommé bouddha (l’éveillé) par la suite, ne fait que prolonger le travail des yogis. Ces derniers, en effet, en désaccord avec les rites et nombreux sacrifices du feu (agni) de la tradition védique, ne faisaient rien d’autre qu’expérimenter, par des pratiques corporelles et méditatives, l’ultime réalité de l’existence.

Le feu

Ainsi Agni (le feu) est un des éléments fondateurs du yoga. Les rites s’y rapportant sont omniprésents dans les Veda. Ils remontent à la nuit des temps.
« Agni est principe de vie, de conscience, présent dans tous les êtres, en toutes choses. Il demeure occulte bien que ses flammes soient brillantes. » Rig-Veda, IV, 7,6.
Le feu s’obtient par le frottement de deux forces opposées, le bâton vertical contre le socle horizontal. Il représente, dans la culture indienne, l’acte de génération. Le lingam, pierre dressée et symbole phallique, associé à yoni, symbole de la vulve, sont l’image des deux principes qui déclenchent le feu, et pour les êtres vivants qui donnent la vie. Au-delà, le but est d’allumer un Feu intérieur.
Faire tapas.
Le terme tapas, a pour racine Tap, signifiant « échauffer, devenir brûlant ». Il s’applique donc à l’acte d’allumer un feu en soi. Cela se réalise par la pratique. L’effort constant et persévérant peut alors être comparé au frottement du bâton. Il rencontre les résistances de la nature individuelle avec ses activités psychiques dispersives, ses pulsions, ses peurs, ses failles.
Faire tapas, c’est produire une chaleur psychique afin de toucher un autre niveau de l’être. C’est la production par l’ascèse d’un Feu intérieur. Il permet la purification du pratiquant dans sa structure profonde, mettant fin aux pulsions, aux mouvements psychiques faisant obstacle à l’unification de l’être. C’est une transformation en profondeur, une alchimie intérieure, faisant passer le yogi de la dimension profane à celle du sacré. Évidemment, on n’atteint pas la paix de l’esprit sans effort. Ce serait trop simple. Cette notion de transformation néanmoins est intéressante, car elle s’immisce inévitablement dans la vie du pratiquant.

Le souffle

Tout un chacun, qui prendra le temps de s’asseoir un instant sur un coussin en observant simplement sa respiration, constatera très vite qu’elle est étroitement liée à l’attitude mentale. Les méditants de tout acabit le savent bien, car c’est un phénomène très simple à observer. Le bouddha comme les yogis des temps reculés se sont servi du souffle dans leurs pratiques.
Depuis toujours, le spirituel est lié au souffle. L’étymologie du « souffle » est intéressante en effet. « Esprit » vient du latin spiritus, du verbe spiro, in-spiro, ex-spiro, re-spiro. En sanskrit, aniti, ânayati, « respirer » proviennent de la racine an- qu’on trouve aussi dans atman (le Soi) et prana (souffle, respiration). Le même lien entre le souffle et l’esprit se retrouve dans d’autres langues d’origines indo-européennes. Du grec, « anemos, » signifiant vent, et du latin « animus, » on arrive à l’allemand « atmen » qui signifie aussi respirer.
On peut donc aisément établir un lien, à travers ces différents termes, entre l’âme, l’esprit, et la respiration. Celle-ci se retrouve aussi dans la tradition judéo-chrétienne où Dieu insuffle la vie à l’homme. Dans la pensée indienne, l’atman, le Soi individuel, est relié à Brahman, le Soi universel, par le souffle. Prana (souffle) est défini comme un principe de vie invisible tout autour de nous. L’être baigne littéralement dans le prana et prend conscience que le souffle ne lui appartient pas, qu’il provient d’ailleurs.
Être inspiré, c’est être à l’écoute d’une vibration originelle.
Travailler sur le souffle, c’est agir sur nos facultés psychiques, sur notre conscience.
C’est créer un lien particulier avec l’univers, avec Brahman.
« Ce par quoi la respiration est conduite, c’est cela le brahman, sache-le » Kena Upanishad – I,8.

La Bhagavad Gîta

C’est vers -400 que sont rédigés les yoga-sutras et la Bhagavad-Gîta qui deviendront les textes fondateurs du yoga. En fait, la Bhagavad-Gîta est la partie centrale d’un autre texte, beaucoup plus long : le Mhabharata. Ce dernier étant l’un des écrits fondamentaux de l’Hindouisme, considéré comme un abrégé de toute la doctrine védique. La Bhagavad-Gîta est un récit épique de la mythologie indienne où l’acteur principal Arjuna se retrouve sur un champ de bataille et doit combattre des membres de son propre clan, son maître, ses cousins… Il a pour mission de mener ses troupes à la victoire, mais au moment de l’assaut, il est effondré, incapable d’agir, de faire des choix, anéanti par la responsabilité qui lui incombe. A ses côtés, le Dieu Krishna lui dispense ses conseils et l’aide à se ressaisir.
À un niveau plus profond, la guerre est une métaphore des confusions, des doutes, des craintes et des conflits qui préoccupent toute personne à un moment ou un autre de sa vie. La Gîtâ s’adresse à cette discorde en nous et enseigne les yogas permettant de l’apaiser, le Bhakti Yoga, la voie de la dévotion du Dieu personnel, le Jnana Yoga ou la voie de la connaissance, le Karma Yoga ou voie de l’action juste et le Raja Yoga, la voie de la méditation. Selon Krishna, la racine de toutes les douleurs et de tous les troubles est l’agitation de l’esprit provoquée par le désir. La seule manière d’éteindre la flamme du désir, indique Krishna, c’est de calmer l’esprit par la discipline des sens et de l’esprit.
Cependant, le refus total de l’action est considéré comme étant aussi nuisible qu’une totale indulgence. Selon la Bhagavad-Gîtâ, le but de la vie est de libérer l’esprit et l’intellect de leurs complexités et de les concentrer sur la paix de l’âme. Ce but peut être réalisé par les yogas d’action, de dévotion et de connaissance. Le texte finit par un chant exposant la doctrine du renoncement, qui permet d’échapper au samsara, le cycle des renaissances, à travers la réalisation de soi.
Verset : 2.39 : « Tu as reçu de moi, jusqu’ici, la connaissance analytique de la philosophie du Samkhya. Reçois maintenant la connaissance du yoga, qui permet d’agir sans être lié à ses actes. »
Verset : 2.71 : « Celui que les plaisirs matériels n’attirent plus, qui n’est plus esclave de ses désirs, qui a rejeté tout esprit de possession et qui s’est libéré de la tyrannie de l’ego, peut seul connaître la sérénité parfaite. »
Verset : 6.17 : « Qui garde la mesure dans le manger et le dormir, dans le travail et la détente peut, par la pratique du yoga, adoucir les souffrances de l’existence matérielle »

En clair, tout être incarné n’a d’autre choix que l’action. Il serait vain de croire que l’on peut être sur terre sans agir. Même faire le choix de la non-action est un acte posé qui a forcément des conséquences, pour soi ou pour les autres. On peut penser à ceux qui font de la résistance civique, une grève de la fin, ou mènent un combat en choisissant la non-violence. Même le moine se retirant dans un monastère isolé, l’ascète méditant dans une grotte ou l’ermite vivant dans une cabane au fond d’un bois agit délibérément. Celui qui se targue de ne pas agir dans le monde se berce d’illusions.
C’est tout simplement impossible.
Naturellement, nous jouissons parfois du libre arbitre dans nos actes, mais nous sommes aussi contraints souvent de faire des choses que l’on préférerait ne pas faire, voire quelquefois des choses avec lesquelles nous sommes en total désaccord. Il nous est possible pour certaines de refuser. Pour d’autres, nous ne pouvons nous défiler et c’est là que l’enseignement de la Bhagavad-Gîta est précieux.
Elle nous suggère en effet, dans les actes, ceux que l’on aime comme ceux que l’on exècre mais qui nous sont inévitables, d’agir avec détachement, sans que le véritable Soi en soit affecté. « Accepte l’action mais rejette le fruit de l’action » est la devise d’une philosophie permettant, au quotidien, de faire chaque chose pour ce qu’elle est sans en attendre quoi que ce soit. Ainsi, en vivant l’instant présent, par l’attention et la concentration, une tâche banale ou routinière peut prendre un autre visage et devenir un acte essentiel, prenant même une dimension sacrée. Lorsqu’il s’agit d’une action détestable mais inévitable, celle-ci peut être vécue d’une façon moins affligeante en se détachant de la même manière du résultat ou des conséquences qui nous paraissent néfastes. Si le rôle que l’on doit jouer ne peut être différé, s’il n’y a pas un acteur pour l’endosser, si la fuite n’est pas possible, alors il faut agir en évitant de se torturer l’esprit et d’ajouter encore de la souffrance à celle existante.

Du tantrisme au shivaïsme du cachemire

Le tantrisme apparaît vers le Vème siècle. Tantra est un terme appliqué à un système métaphysique pratique originaire de la région himalayo-indienne. Dans ce système on considère comme base de l’univers deux principes symbolisés par le couple masculin et féminin. Le tantra traditionnel est une « voie de transformation intégrale de l’être humain », qui passe par le corps et les cinq sens.
Les tantra sont des textes qui se veulent être la continuation des véda. Sans rejeter la sagesse ancienne, ils se présentent comme l’enseignement ultime offrant la connaissance du monde et les pratiques les plus pointues dans le domaine de la spiritualité. Cette métaphysique repose sur deux principes : une « présence » omnisciente et une « action de prise de conscience ». Les deux principes sont symbolisés respectivement par Shiva et par Shakti qui, bien que portant des noms venant de l’hindouisme, ne sont pas assimilés à ces dieux
C’est donc « la science de l’expansion de la conscience et de la libération de l’énergie » selon swâmî Satyananda.
Autour du IXème siècle, l’hindouisme va subir une influence à l’origine d’une nouvelle évolution. C’est Śamkara, l’un des interprètes les plus connus du Vedānta, (788-820) qui en est à l’origine. Il exprime que dualité ou multiplicité constituent le voile qui masque la vérité. Ils sont donc une « illusion » (maya), car le principe fondamental du monde (brahman) et le soi (âtman) sont pure unité. Ces thèmes seront développés vers l’an 1000 par le shivaïsme du cachemire.

Echanges culturels et expansion du yoga en occident.

En 1048 la Bhagavad-Gîta est traduite en arabe et les soufis de Perse y ont accès. Elle sera traduite en grec à la même époque. Dans le Livre des Merveilles écrit en français en 1295, Marco Polo donne une description très exacte des Yogis (appelés Cuiguis), qui vivent tout nus, et même de la posture en équilibre sur la tête, sous le nom de Skiapodes (ceux qui vivent à l’ombre de leurs pieds). Au XVe siècle l’islam et donc le soufisme, pénètrent en Inde avec la colonisation Moghole.
Puis viendront les Portugais, les anglais, les français et les hollandais. En 1815 la première chaire de sanskrit est ouverte au Collège de France. La première traduction du Rîg-Véda est effectuée entre 1848-1851. La traduction française de la Bhagavad-Gîtâ attendra 1861. En 1902 meurt Vivekananda dont les conférences ont introduit le yoga en Occident. Pour lui, le yoga est une science de l’esprit qui complète ce que l’occident apporte sur le plan des sciences physiques. En 1924, invité par le maharaja de Mysore, Sri Krishnamacharia fonde une école de yoga qui va modéliser le Hatha-Yoga tel qu’il est connu en Occident : T.K.V. Desikachar, son fils, prendra sa succession. C’est en 1934 que Sri Krishnamacharia forme B. K. S. Iyengar, puis Pattabin Jois, qui à leur tour créeront leur propre institut. A partir des années 50, progressivement des associations, puis des fédérations, se forment de par le monde.

2017-06-06T15:06:03+00:00
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